Vous aurez remarqué, chez Roseaux nous utilisons l’écriture inclusive. Si vous n’êtes pas familier avec les cercles féministes, vous vous êtes peut-être déjà demandé quelle est cette étrange façon d’écrire. Nous sommes favorables à l’utilisation, partout, dans l’écriture et l’oral, dans la vie quotidienne comme dans les textes officiels, de l’écriture inclusive, afin d’éliminer progressivement le sexisme de la langue française.
Depuis plusieurs semaines, le débat autour de l’écriture inclusive s’est installé sur la place publique. L’actualité l’a arraché à la discrétion pour mieux le projeter dans la lumière, jusqu’à ce que d’autres sujets brûlants reprennent le devant de la scène. Dans les grands médias, rares sont les notes positives : on préfère y pointer ses soi-disant dangers, lui opposer des charges virulentes ou se satisfaire d’une poignée de titres militants déjà acquis à la cause.
Les opposants jouent les disques rayés : inutile, incompréhensible, risquée pour la langue. On accuse l’écriture inclusive de fausser la clarté, d’imposer une vision politique ou d’injecter une idéologie au cœur du langage, là où beaucoup s’accrochent à l’idée d’une neutralité du français.
Face à ces critiques en cascade, il nous a semblé pertinent de rectifier certaines affirmations. Il ne s’agit pas de hiérarchiser les luttes. Travailler à rendre la langue plus égalitaire n’efface pas les autres combats contre l’injustice.
Le terme le plus courant pour qualifier cette démarche, « féminisation », manque sa cible. L’enjeu, c’est la démasculinisation de la langue. Rendre visible chaque personne, pas seulement les femmes, mais aussi celles et ceux qui ne se retrouvent dans aucune case binaire.
Argument 1 : La langue française serait figée, il faudrait préserver notre « patrimoine linguistique »
L’argument passeport d’une partie des universitaires : sacraliser une langue perçue comme intacte depuis des siècles. En réalité, la langue française a toujours reflété un pouvoir en mouvement. Trois repères suffisent à le prouver.
1539 : François Ier promulgue l’ordonnance de Villers-Cotterêts. Exit le latin dans l’administration, priorité au français pour affermir le contrôle du pouvoir et marginaliser l’Église. Déjà, la langue s’adapte, évolue sous le poids des directives d’en haut.
1635 : l’Académie française naît, principalement masculine, avec pour mission « d’épurer » la langue des régionalismes et influences étrangères. On y efface purement et simplement les formes féminines des métiers considérés comme prestigieux : « autrice », « philosophesse », « peintresse » disparaissent du vocabulaire des élites, alors que « boulangère » ne suscite aucun émoi chez les académiciens. Un tri social et sexiste s’opère. En 1675, l’abbé Bouhours statue carrément : « Quand les deux genres se rencontrent, le plus noble doit l’emporter. »
Pourtant, des textes majeurs respectaient la règle de l’accord de proximité, issue du grec ou du latin, adoptée par Racine ou trouvée dans la Chanson de Roland. Cette pratique, très vivante jusqu’à son effacement, démonte l’idée d’une langue figée. Penser le français comme immuable, c’est oublier qu’il s’est toujours transformé, et qu’il continuera.
Argument 2 : L’écriture inclusive politise la langue, qui devrait rester neutre
En 1767, Nicolas Beauzée, grammairien, ne s’embarrassait pas d’ambiguïté : « Le genre masculin est réputé plus noble en raison de la supériorité du mâle sur la femelle. » Impossible de parler de neutralité dans ces conditions : le sexisme est inscrit dans la langue, affirmé sans nuance.
Deux siècles plus tard, réclamer l’égalité jusque dans les mots soulève des cris de protestation. Pourtant, la langue forme notre regard : nommer, c’est donner de la place ; ne pas nommer, c’est écarter. Effacer les femmes et les personnes non-binaires, c’est acter leur absence dans l’espace public, dans les représentations, dans le récit collectif.
Rien n’est jamais neutre dans la langue française. Adopter l’écriture inclusive, c’est reconnaître cette dimension politique, au même titre que défendre les règles forgées sous l’Ancien Régime.
Argument 3 : L’écriture inclusive serait une pure invention idéologique
Certains détracteurs comme Raphaël Enthoven, connu pour ses interventions médiatiques, déploient un imaginaire anxiogène : il mélange allègrement lutte féministe et revendications LGBTQI+, invoque la novlangue d’Orwell, imagine des activistes réécrivant tout le patrimoine littéraire français.
Pourtant, la grande majorité des mouvements engagés autour de l’écriture inclusive ne réclame pas la correction générale des œuvres du passé. Les caricatures masquent la réalité du travail mené sur ce terrain. Enthoven, et d’autres, semblent passer à côté du véritable objectif : l’écriture inclusive ne cherche pas à bannir la diversité des styles, mais à casser la logique d’invisibilisation dans la langue du quotidien. « Le désir d’égalité n’excuse pas la formation des pensées », déclare-t-il. Mais la langue, elle, structure déjà les schémas inégalitaires depuis des générations.

Début octobre, le député Julien Aubert (LR) relance le mythe de la novlangue et affirme que l’écriture inclusive « prend les écoliers en otage » au nom de l’égalité. Dans l’affaire relayée par Sud Ouest, on remarque que plusieurs signataires de sa lettre appartiennent à un mouvement opposé au mariage pour tous. Ce rejet systématique des évolutions linguistiques, c’est le reflet d’une peur de tout changement social.
Argument 4 : Il y aurait des combats plus urgents
Ce type d’argument revient souvent chez ceux qui minimisent déjà les violences faites aux femmes en France, en les comparant aux tragédies ailleurs sur la planète. La phrase toute faite, « Oui, mais en Afrique, il y a la famine… », n’a servi à rien, sinon à esquiver le sujet.
Aucune lutte ne doit empêcher une autre : agir pour l’écriture inclusive ne détourne pas de la lutte contre d’autres formes d’injustice. Les combats sont multiples, ils cohabitent. Hiérarchiser les causes revient à adopter un point de vue néocolonial, donc raciste. Inutile de venir expliquer à celles et ceux qui se battent où investir leurs forces. Chacune de ces mobilisations a ses raisons, ses enjeux, et elles avancent côte à côte.
À chaque progrès surgit la même énergie réactionnaire. Lorsqu’il a fallu bannir le terme « mademoiselle », une avalanche de critiques a déferlé, avec des essais entiers pour s’insurger contre cette évolution. Pas de lutte « mineure » : chaque avancée compte. Comme le souligne Eliane Viennot, linguistique, l’égalité chevauche toute l’histoire de la langue française, et sa transformation reste décisive. La société change, la langue aussi.
Argument 5 : Le masculin serait neutre
On répète souvent qu’en français, le masculin inclut tout le monde. Pourtant, il n’y a pas de genre neutre dans cette langue, contrairement à l’allemand ou au latin. Les choix se limitent au masculin ou au féminin.
Les défenseurs du masculin universel brandissent la comparaison avec l’infinitif en grammaire, comme une forme « indifférenciée ». En vérité, cette théorie sert surtout à légitimer l’expression « droits de l’homme » en excluant la moitié de la population du champ lexical. Car les lois comme les règles de grammaire ont été pensées par des hommes, dans leur propre intérêt.
Le masculin universel, c’est un miroir déformant. Les hommes ne forment pas la majorité de la population. Parler de tout le monde au masculin, ce n’est pas neutre, c’est rester sourd à la vraie diversité de notre société.
Argument 6 : Féminiser les métiers, oui, mais le point médian serait « trop »
Soutenir l’égalité salariale ou le partage des tâches ménagères ? Facile pour certains. Mais aborder la question de la culture du viol, de la PMA ou du racisme les met mal à l’aise, et ils finissent par reculer. Le point médian agit comme une nouvelle frontière symbolique qui déclenche la crispation.
Accepter les métiers féminisés, puis refuser d’écrire « auteur·rice », « électeur·rice », « étudiant·e », sous prétexte d’esthétisme ou de difficulté, c’est balayer la question. Pourtant, il n’y a rien d’insurmontable. Ces usages s’apprennent, la langue s’adapte vite. Et si l’égalité ne se limite pas aux salaires, pourquoi refuser d’inclure tout le monde dans les mots ?
Au fond, peut-on vraiment en faire « trop » quand il s’agit de visibilité pour toutes et tous ? S’ouvrir à ces formes, c’est déjà adhérer à une démarche inclusive, consciente.
Comment mettre en pratique l’écriture inclusive ?
Différentes approches rendent l’écriture inclusive accessible. Voici les principales :
- Utiliser des mots épicènes dont le genre reste inchangé : fonctionnaire, gymnaste, photographe, pédiatre, astronaute, ou encore les adjectifs comme « magique », « formidable ». Pour parler du collectif, « le personnel enseignant » remplace avantageusement les listes genrées.
- Écrire explicitement masculin et féminin, dans l’ordre alphabétique pour éviter la hiérarchie : « enseignantes et enseignants », « femmes et hommes », « celles et ceux ». Cet usage allonge parfois la phrase et n’inclut pas systématiquement les personnes non-binaires, mais il agit sur la visibilité.
- Accorder selon le dernier mot (l’accord de proximité) ou selon la majorité : « les filles et les garçons sont heureux » mais aussi « les garçons et les filles sont heureuses ». Aujourd’hui, même 99 filles et un garçon obligent l’accord masculin, paradoxe du système actuel.
- Utiliser parenthèses (« enseignant(e)s »), majuscules internes (« ProfesseurEs »), tirets (« professeur-e-s »), points (« professeur.e.s ») ou points médians (« professeur·e·s »). Chacune de ces techniques propose des nuances d’inclusivité et de lisibilité. Le point médian, notamment, facilite le passage avec les dispositifs d’accessibilité numérique.
- S’appuyer sur des formes fusionnées ou inventer des mots rassemblant les genres : « celles et ceux » devient « celleux », « il » et « elle » fusionnent en « iel », « le/la » en « lea » ou « læ » ; le suffixe æ remplace -é ou -ée pour éliminer le genre (par exemple « læ concernæ »).
À première vue, ces solutions peuvent désorienter. Mais avec l’habitude, elles s’installent et rendent la langue plus juste, sans lourdeur ni artifice. Leur objectif : donner une place à toutes les identités, sans complexifier pour le principe.
Comment ça se passe dans d’autres langues ?
Ce n’est pas un combat isolé. Plusieurs langues cherchent des formes plus inclusives.
En anglais, beaucoup d’intitulés de métiers sont déjà dégenrés. Le pronom « they » s’est imposé comme forme neutre ; « Mx » s’utilise en remplacement de « Mr/Mrs ». On privilégie par exemple « firefighter » plutôt que « fireman ».
Les langues comme l’espagnol, le portugais ou l’italien ont recours à des variantes comme « niñxs », « niñ@s », ou « niñes » pour déjouer la binarité, et certains proposent de nouveaux pronoms comme « elli » ou « ellis ».
Le suédois a introduit « hen » (emprunté au finnois sans distinction de genre) dès 1974, et cette forme est officiellement reconnue depuis 2014.
En allemand, on observe des usages variés : barres (« eine/n Verkäufer/in »), majuscules internes (« Studierende »/« StudInnen »), étoiles (« Lehrer*innen »), tirets bas (« Journalist_innen »), ou participe présent (« die Studierenden ») pour faire disparaître la distinction de genre.
Et à l’oral, comment s’y prendre ?
L’oral permet d’adopter ces usages progressivement. Les mots épicènes ou la doublure (« enseignantes et enseignants », « celles et ceux ») sont déjà pratiques. Les formes fusionnées comme « iel » et « celleux » gagnent du terrain, et il devient courant d’entendre « étudiantès », où la terminaison rassemble les deux genres, dans des contextes militants ou associatifs.
Lors d’une remise de prix, la créatrice Rebecca Chaillon a alterné expressions épicènes, formes fusionnées, accords multiples. À l’oral, le discours prend ainsi des accents parfaitement inclusifs, les mots marquent autant qu’ils racontent.
Et les limites de l’écriture inclusive ?
Un défi demeure : faciliter la lecture pour toutes et tous. Certaines formes, en particulier le point médian, peuvent décourager les personnes dys, ou tout simplement ralentir les premières lectures. Il faut donc veiller, notamment dans les écoles, à ne pas substituer une barrière à une autre. Bonne nouvelle cependant : logiciels de lecture et dispositifs numériques intègrent de mieux en mieux ces usages, ce qui favorise l’accessibilité.
Autres pistes pour rééquilibrer la langue
L’écriture inclusive ne règle pas tout. Le langage véhicule un tas d’attitudes sexistes discrètes : désigner une femme par son prénom (« Ségolène ») mais un homme par son nom (« Sarkozy ») ; employer des insultes dont le fonds est sexiste ; persister à utiliser des mots qui véhiculent d’autres formes d’oppression, qu’elles soient classistes, racistes, validistes, homophobes ou transphobes. La vigilance s’impose en toutes matières : chaque habitude agenre ou renforce un système.
Pour qui veut approfondir, de nombreuses ressources, articles, analyses, entretiens, existent. Creuser le sujet, c’est s’ouvrir à une réflexion de fond sur ce qui se joue dans la langue.
Chaque mot compte. La phrase la plus anodine peut dessiner ou effacer une frontière. À chacun d’imaginer à quoi ressemblerait un monde où la parole inclut réellement toutes les voix. La suite de l’histoire reste à écrire.
